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CHAPITRE 1
Bring ! Bring !
Un mail arriva sur l’ordinateur de Greek. Ce ne fut pas ce bruit, mais la lumière émise par l’écran qui le réveilla. Il faut plus qu’un faible bruit pour réveiller un lieutenant de police à quatre heures du matin. Emergeant d’un tas de couvertures, une tête ouvrit les yeux. Le corps lui correspondant s’étira après quelques minutes, un bras balança le tas de couvertures et le tout s’assit sur le bord du lit. Sur la gauche, une silhouette à la peau cuivrée et aux formes généreuses remua un instant dans l’obscurité. Dans quelques heures, cette silhouette passerait le palier de la porte pour ne plus jamais la franchir, de la même manière qu’elle l’avait fait la veille au soir.
Se levant enfin, Greek chercha des yeux la source de lumière, puis se guida aux rayons de lune pour sortir de la chambre. Après quelques pas difficiles, il réussit à allumer une petite lampe de chevet des années quatre-vingt et s’installa dans un fauteuil en cuir, rare vestige d’une époque lointaine où régnait la liberté. La petite pièce qui lui tenait lieu de salon était dans un état affreux, et une pile de livres en tous genre était étalée devant lui. Rowling était entre Montaigne et Racine, Tolkien montait sur Sartre, enfin un sacré merdier quoi. Une petite table en bois sombre était disposée devant lui, et le portable, qui clignotait encore, était posé dessus. Après une journée interminable, une soirée assez sportive et un sommeil agité, l’inspecteur n’avait aucune envie de lire un mail. Surtout qu’en général, les mails que l’on reçoit à quatre heures du matin ne sont pas très, disons, joyeux. Un procureur aux somnifères inefficaces lui envoie un blâme, un bleu sans expérience lui demande conseil, ou encore le trésor public lui réclame pour la dixième fois des impôts toujours plus salés. Bien qu’avec réticence à l’idée de son contenu, Greek ouvrit sa boite de réception. « Vous avez quarante trois nouveaux messages », lui annonça-t-elle. Rien que ça. « Dernier message à trois heures cinquante six ». Qu’est ce qu’on lui voulait encore ?
De : Slicer. Bon sang, c’est qui lui ? Objet : Rebecca PORTER. Hum, pensa Greek, ce nom me dit quelque chose. Mais en même temps, il entendait tellement de nom dans son travail qu’il ne faut pas lui en vouloir de ne pas s’en souvenir. De plus, le décalage neuronal du à l’horaire rendait l’exercice difficile. Mais oui !pensa-t-il au bout de longues minutes de silence. C’est la fille de ce matin ! C’était la victime de l’enquête entamée vers neuf heure du matin. Voila qui rendait le message encore plus troublant.
"Bonsoir lieutenant. Je suis Slicer, dernier justicier sans entraves de ce monde. Vous n’avez pas besoin d’en savoir plus pour l’instant. Le message que vous lisez ne peut avoir de réponses, et vous ne pouvez pas, vous ou vos collègues, le retracer. J’ai décidé de vous aider dans votre recherche du coupable du meurtre horrible de Rebecca PORTER. Ne me prenez pas à la légère, ne me sous-estimez pas. Je sais plus de choses que votre équipe de quatre saurait en un mois d’enquête. A ce propos, dites à l’inspectrice Valentine, qui est dans votre lit en ce moment, que les assassins dans les crimes passionnels ne ramassent pas les indices ni les armes de crimes derrière eux.
"Je vous propose mon aide, et au vue des premières conclusions de votre équipe, vous en avez grand besoin. Vous êtes un jeune inspecteur de talent et par-dessus tout intègre. J’aime ça. Vous y gagnerez en expérience et en crédibilité. Pour ma part, votre contribution aura permis à notre pays l’arrestation d’un tueur en série notoire.
"Vous ne pouvez pas vous permettre de refuser. Ne parlez de ce message à personne. Je vous recontacterai le moment venu."
Avec le texte étaient jointes des photos de la scène. Malgré le fait qu’il les avait prises lui-même, Greek du se lever en courant pour vomir ce qui lui restait dans le ventre.
*
Une fille était allongée en travers sur un tapis de plumes blanches. Son corps dénudé était maculé de sang. Chaque parcelle de chair, hormis une partie du visage autour des yeux, portait une blessure. L’assassin avait méthodiquement tranché la poitrine, le ventre, et l’entre jambe de sa victime, surement avec un couteau ou un scalpel. Le médecin légiste avait conclu que la majeure partie de ces blessures avaient été commises avant la mort. Puis, avec une extrême lenteur, le tueur avait ouvert les artères carotides et fémorales de la jeune femme. Elle avait du mourir plusieurs heures après dans une douleur incomparable, son sang ayant coulé lentement le long des estafilades pour finir sur le tapis.
De bon matin, un vieux concierge avait téléphoné au central, et avait raconté à la gamine du standard qu’il avait découvert un corps dans son immeuble. Dix minutes après, Greek entra dans un appartement plus petit que son salon, avec une décoration minable et une vue imprenable sur un parking. C’était le genre d’appartement ridicule qui fait le bonheur de la plupart des étudiants, où les garçons ramènent un tas de filles et où les filles pleurent à cause des ces connards de garçons.
C’était sa première enquête sur un homicide, sa première scène de crime, et il avait été tellement enthousiaste qu’il s’était enfilé trois cafés et deux croissants avant de partir. Grave erreur. En voyant Rebecca, le petit dej’ avait atterri directement dans les toilettes les plus proches. Il avait récemment découvert qu’il avait une peur phobique du sang. Depuis qu’il avait plongé la tête dans la cuvette en fait. Cinq minutes plus tard, relevant enfin la tête, il avait pris son courage à deux mains et était allé examiner la scène de plus près.
Le temps qu’il passa par la case salle de bain, le reste de sa petite équipe était arrivée sur les lieux. A présent, quatre autres personnes se bousculaient dans le petit salon, autour de la victime, et commençaient à enquêter dans les règles de l’art. La première de ces règles consistait à épiler la moquette, les fauteuils, le carrelage, enfin tout ce qu’il est possible d’épiler dans un appartement. On examine minutieusement chaque fibre, poils, cheveu, objets suspects, dans le but de découvrir où, quand, comment, par qui, pourquoi la victime se retrouvait dans ce lamentable état. C’était de loin la partie la plus chiante du boulot. D’autant plus que, contrairement à ce que montrent les stupides séries américaines, l’indice n’est jamais devant ses yeux et il n’est pas forcément concluant pour l’affaire. On passait des heures le dos courbé pour obtenir trois fois rien.
Cette fois, comme beaucoup d’autres, le résultat fut peu fructueux. A midi, ils n’avaient trouvé que quatre indices : un cheveu brun, probablement celui de la victime, une trace de sang dans la salle de bain, une empreinte partielle sur la table. Le dernier indice fut, pour ma part, le plus intéressant. Il en apprenait beaucoup sur la victime et ses habitudes. En effet, la découverte d’un godemiché, sans préservatifs, dans la table de chevet prouvait que la victime avait de grandes chances d’être lesbienne, fait confirmé plus tard par le concierge.
Blagues à part, trouver quatre preuves en six heures d’investigations, ce n’est pas brillant, comme nous l’a poliment fait remarqué Sanders entre deux vociférations rageuses. Sanders, c’est le capitaine, un homme d’un certain âge, bourru, aigri, à l’intelligence limitée mais au flair à toute épreuve. De la vieille école, il ne comprenait pas que nous passions plusieurs heures à dix centimètres du sol et ne jurait que par les anciennes méthodes : avoir des contacts utiles dans le quartier, passer deux cents coups de fil et se fier à son instinct. Ca le mettait en rogne de devoir utiliser la technologie, d’autant plus que, comme aujourd’hui, ca ne servait pas à grand-chose. Il passa pratiquement deux heures à hurler, accusant l’administration, les fonctionnaires, passant du maire au président, sans oublié le préfet et la petite équipe ici présente.
A vingt heures trente, n’ayant pas avancé d’un pouce, l’équipe fut renvoyé chez elle et c’est épuisé qu’il regagna son appartement. Une heure après, il fut rejoint par Eva Valentine, major de son état, qui se glissa nue dans les draps. Le fait que Greek et Eva entretiennent une relation intime, généralement charnelle, tout en étant coéquipiers, les oblige à la garder sous silence. En effet, il est mal vue de se faire sa coéquipière au sein d’une si petite équipe. Les flics sont si vieux jeu !
Comme à leur habitude, ils firent l’amour assez longtemps pour que, accablé de fatigue, ils s’endorment enlacés. Greek dormit bien cette nuit là, rêvant de choses trop intimes pour être décrites ici. Du moins il dormi bien jusqu'à ce que ce putain d’ordinateur reçoive ce foutu mail.
*
« Résumons-nous, pensa Greek. Ce type me connaît suffisamment pour savoir mon adresse mail et connaître ma relation avec Eva. Il est également au courant pour l’affaire, dans les moindres détails, y compris les discutions faites entre enquêteurs. En effet, Eva avait objecté avec raison que le crime passionnel n’était pas à exclure, la victime ayant de multiples partenaires sexuels et de fortes tendances polygames. Il regarda l’écran encore une fois. « Vous ne pouvez pas vous permettre de refuser ». Bon sang, dans quel pétrin je me suis encore fourré… »
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